Back from the Balkans | 11.07.06
Ancône, arrivée trop tardive, je manque une fois de plus la correspondance. Je foire les départs, je n’arrive jamais. Le ferry part sous mes yeux.
Un pigeon blanc patauge et picore dans du vomi. Une belle italienne s’installe à coté d’un clochard, ils bavardent.
Le bateau avance dans l’ivresse, la marche sure. Une bonne sœur s’attable avec un groupe de jeunes femmes. Les derniers éveillés s’endorment devant un mauvais film américain. Une américaine sympathise avec le staff du bar. Son sourire est désarmant. Fin du film, écran bleu.
Le bateau avance, énorme. Face à la vitre du capitaine, un essuie-glace de la taille de celui d’une 4 L. Un essuie-glace. Un balai au beau-milieu de la mer et de la nuit pluvieuse.
Sensation clinique encore. Pont blanc et vert dans la nuit noire. Les ponts sont toujours peints en vert. ?
Après m’avoir croisé puis perdu sur le bateau, elle a vomi. Je la cherche puis m’endors. Je la retrouve sur le quai. Elle n’a pas de bagages.
Tirana. Les femmes employées municipales arrosent l’herbe, les fleurs. Les hommes arrosent la poussière. C’est comme ça partout non ?
Les regards se détournent vite. Les femmes avancent d’un pas sûr. La tête haute, le bas du dos cambré. Le ventre prend largement l’air. La ville est un bordel de couleurs que la poussière partout ne ternit pas.
Un canal rectiligne traverse la ville et des pelouses inclinées. Seul des désespérés viennent y trouver refuge et réconfort. Les passerelles sont des lieux de passage obligés. Péages aménagés par toutes sortes de créatures et autres hommes et femmes en haillons.
Une canalisation condamnée, de la buse sort la tête d’un chien qui étire ses membres arrières paralysés. Efflanqué, il met une patte dans l’eau, puis 2, puis 4. Il titube dans le courant et atteint l’autre rive. Il marche, boite, renifle et s’allonge au soleil.
Les femmes sont d’une sensualité insensée. Mais leur ballet semble laisser de marbre tous ceux qui y assistent.
Les flics dans la rue et aux carrefours dorment debout. Les contrôles sont aléatoires.
Dans le vide de leurs magasins, les vendeurs dorment sur leur caisse, s’assoupissent devant la télé.
Vlora. Je cherche la mer. J’avance droit devant dans ce quartier. Routes défoncées, amoncellement d’immondices et gravas. Vieilles femmes en tenue de deuil, chiens aux regards bas. Gamins et gamines, jeunes femmes et démarches envoûtantes. Petite chaussures à talons hauts.
Premiers bunkers et une lisière de végétation de bord de mer. Une mer de détritus. Sacs, bouteilles, pneus, planches, décharge de toute part. La mer est là, dévorante. Elle ne laisse pas de place pour une éventuelle plage. Elle s’affale là contre les arbres qui s’accrochent de toutes leurs racines. Ils inclinent leur chevelure en arrière.
L’air chargé d’humidité estompe les îles au loin, au large, alors que les rangs de bunkers n’en finissent pas de ne pas disparaître engloutis. Affaissés, à demi-subermergés mais la tête encore hors de l’eau.
Bazul a 71 ans. Il était encore adolescent quand sa vie a basculé dans la nuit sans fin. 40 années à se taire, à ignorer, a ne pas détourner le regard, à aller travailler, à rentrer du travail, à compter la nourriture rationnée, à dormir. Vision d’un peuple somnambule que rien ne peut réveiller, que personne ne doit réveiller.
Le sol albanais, écrasé de soleil, donne fruits et légumes mais tous n’ont droit qu’aux miettes. Tout juste droit au pain.
Et chaque mois, répétition générale. Se planquer avec sa femme dans un bunker en vue d’un éventuel assaut de l’envahisseur. Prendre les armes sans trop savoir pourquoi, sans trop savoir qui craindre. Bunkers éparpillés, comme au lendemain d’une pluie folle de météorites en béton et acier.
De l’époque maudite, les vieux ont gardés les lunettes. Carrées, fumées. Peuple aveugle dont même les mouvements d’yeux doivent être dissimulés. Visages de granit, rides comme taillées dans la roche. Les jeunes n’ont pas de lunettes. Le regard est perçant, vif, soutient à peine le regard de l’étranger. Regards fuyants et engoncés dans leurs orbites.
Je reviens à Tirana. Je remonte la rivière. Croise cette fille aperçue 5 jours plus tôt, avec son bébé, assise à une terrasse. Je la trouvais très belle dans sa maigreur, je ne me lassais pas de regarder son visage triste. J’avais fini mon café et m’en étais allé.
Tirana- shkodra. A droite du côté des montagnes, les nuages sont lourds et les cimes les pénètrent. Les montagnes sont des pyramides longitudinales posées sur la plaine. Sans dénivelé progressif. Rien n’est progressif. Tout n’est que lenteur et accélération. 40 ans de surplace, 15 ans de sprint. Course folle que les gravats n’arrêtent pas. Couleurs qui voilent la rétine sur fond de poussière anarchique. Liasses de billets dans mains calleuses, talons aiguilles sur chemins mouvants.
Je quitte Shkodra et ses rues de nids de poule gorgés d’eau. Elles ne sont que boue et saleté. Hommes, femmes et enfants s’affairent à leurs taches habituelles. On soude, on bétonne, on vide le mouton, on tire la vache. La pluie lave la gale des chiens, décompose encore plus leur air hébété. Les crinières des chevaux sont des paquets d’algues qu’aucune vague ne vient balayer.
Budva, Monte-Negro. Station balnéaire à la modernité désuète comme il y en a tant d’autres sur la cote adriatique. Populaire, qui enchante la jeunesse balkanique sur fond de musique tectonique, de longues plaques sonores et vrombissantes qui s’échappent vers le large ou meurent contre les façades d’immeubles.
Sarajevo. Derrière, la rivière, large et peu profonde, se déverse en longs paliers rouge-argile. Les tramways passent, vieux et délabrés. Leurs passagers sont dans un songe. D’autres attendent aux arrêts de bus. Tous ont cette même expression. Ils attendent comme celui qui quitte sa bien-aimée pour il ne sait trop quelle suite. Quelles erreurs, quel errements. Son visage mais l’effacer. Les habitudes, les congédier. Fixer un point inexistant dans l’espace et ne plus le lâcher. Fondre son regard dans l’atome, unique vérité de l’instant. Enfoncer ses yeux dans le trottoir. Dans n’importe quoi. Dans un pigeon. Dans l’eau opaque. Dans un cul qui avance. Retenir ses mouvements de peur de les voir s’envoler dans le vide.
Les gens de Sarajevo semblent intérimaires. Comme si attendant la levée de la garde.
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